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ÞÏíã 02 Sep 2013, 05:36 PM
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Le shirk

(Partie 3)

Les débuts du shirk ta’tîl dans la umma mohammadienne

El Ja’d ibn Dirham (m. 124 h.) fut le maitre attitré de Jahm ibn Safwân à l’unanimité des hérésiographes. Il fut le premier négateur des Attributs divins sur les marches des Juifs et des païens, notamment des sabéens. Jahm fut le grand porte-parole de son crédo. La secte s’organisa sous sa coupe et elle lui doit son patronyme aux dépens de son père spirituel el Ja’d.[1] D’origine kurde (ou peut-être persane), ibn Dirham naquit à Harrân. Cet affranchi rallié à la tribu de Suwaïd el Ju’fî fut tristement célèbre pour avoir été le premier à parler du caractère créé du Coran, et à renier des Attributs comme la Parole, l’Amour. Contrairement à son disciple Jahm, il donnait foi au destin.[2]

Ibn Dirham posait des questions étranges à Wahb ibn Munabbih sur les Attributs comme la Main, les Yeux, le Visage.[3] Il emprunta ses idées à Abân ibn Sam’ân (m. ? h.), qui l’emprunta à Tâlût. De confession juive (m. ? h.), il fut connu pour être un zindîq (penseur libre), et le premier à écrire un ouvrage pour vanter le caractère incréé de la Thora. L’oncle maternel de Tâlût qui était également son gendre, Labîd ibn el A’sam, (m. ? h.) était le premier élément de la chaine ténébreuse du ta’tîl, lui, le fameux Juif qui fit un sortilège au Prophète (r). Dans la lignée des Juifs du Yémen, il voyait également le caractère créé de la Thora.[4]

Harrân,[5] la ville natale d’el Ja’d, était la cité des sabéens, où Ibrahim serait né (une autre hypothèse avance qu’il serait en fait venu d’Iraq). Ils construisirent plusieurs temples en hommage à la « cause première », au « premier intellect », au soleil, à la lune, etc. La religion chrétienne s’est installée à Harrân,[6] mais le sabéisme perdura jusqu’aux conquêtes musulmanes. Il resta toujours des philosophes sabéens dans le nord de l’Iraq et à Bagdad où ils exercèrent les professions de médecins et de scribes, mais certains d’entre eux ne se convertirent pas à l’Islam. El Fârâbî est passé par Harrân au quatrième siècle de l’Hégire. Il s’est inspiré de sa culture philosophique auprès de ses habitants. Le philosophe sabéen Thâbit ibn Qurra (m. 288 h.) avait déjà fait le commentaire de « la métaphysique » d’Aristote. Il existe deux sortes de sabéens : les monothéistes et les polythéistes. Les monothéistes étaient soumis aux lois de la Thora puis à l’Évangile avant leur abrogation. À la première époque, les sabéens suivaient la religion d’Ibrahim fidèle à Dieu (hanîf). Par la suite, ils ont innové certaines formes d’associations et ils sont devenus païens sur les pas de Nemrod et des Chaldéens.[7]

Par ailleurs, en plus de l’influence sabéenne et païenne qui pesa sur les adeptes du ta-wîl et du ta’tîl, il faut compter l’apport juif comme nous l’avons vu. El Ja’d ibn Dirham est le premier à interpréter l’istiwâ d’Allah sur Son trône par istawlâ. Jahm, son élève, reprit cette opinion à son compte et en devint même la figure emblématique aux dépens de son maitre.[8]

La rencontre entre les deux hommes (Ja’d et Jahm) eut lieu à Koufa. Ja’d avait dû fuir la capitale omeyyade, Damas, où il propageait son venin (le caractère créé du Coran), à la grande colère de la famille régnante qui avait mis sa tête à prix.[9] Jahm prit de lui les premiers balbutiements du ta’tîl que lui-même développa par la suite.[10] Ils transmirent à eux d’eux l’héritage de la religion sabéenne, Brahmane, chaman (hindoue), Juive (et ses pratiques magico-religieuses), chrétienne (ayant elle-même avec la religion juive reçue l’influence grecque comme nous allons le développer) dans les rangs des musulmans.[11]

Le jahmisme

Bishr ibn Ghiâth el Mirrîsî (m. 228 h.) peut se vanter d’avoir repris l’étendard de Jahm ibn Sawfân, et d’être le fondateur indétrônable de la secte murjite mirrîsiya. Hanafi, et fils d’un teinturier juif, il eut une grande influence sur les orientations ash’arites et mâturîdites. Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya souligne que les ouvrages des grandes références mu’tazilites et ash’arites, à l’instar d’ibn Fawrk (m. 406 h.), de Ghazâlî (m. 505 h.), et de Râzî (m. 606 h.) reprennent exactement les mêmes arguments de Bishr pour établir le ta-wîl des Noms et Attributs divins.[12] Ce dernier poussa l’affront contre les textes jusqu’à changer les termes de la formule d’invocation du sujûd pendant la prière jugée trop « anthropomorphiste » à son goût, et cela, selon l’aveu des mâturîdites eux-mêmes.[13] De nombreux Imams traditionalistes le vouèrent à la mécréance.[14] Malgré cela, il s’attira la faveur d’el Kawtharî qui chercha à atténuer la portée de ses blasphèmes.[15]

L’Imâm Ahmed explique que les jahmites renient le caractère incréé du Coran. Et lorsqu’il leur en demanda la raison, il eut pour réponse : « Allah n’a jamais parlé et ne parleras jamais. Il ne fit que concevoir une chose qui relata ses paroles ; il créa un son qu’il fit entendre en son nom. » Selon eux, poursuit l’Imâm, la parole n’est pas possible sans gosier, une langue ni une bouche.[16]

Ibn Taïmiya explique que Jahm reprit l’idée à el Jahd, mais que, pour sauver sa peau, il fut obligé d’afficher son assentiment au crédo officiel qu’il détourna à l’aide d’un subterfuge en disant : « Il crée sa parole dans un endroit, comme le vent, et les feuilles des arbres. »[17] Il reconnut l’Attribut de la Parole pour échapper à « l’inquisition », mais avec une nuance, en avançant qu’Allah parle, mais de façon imagée. Les philosophes sabéens disaient déjà que la parole était une émanation divine qu’Allah insuffle dans l’âme des prophètes.[18]

Philon, dont nous allons parler, commente l’épisode du mont Sinaï, en disant que ce jour-là, Yahvé fit un miracle bénit. Il ordonna la création d’un « son » invisible dans l’air. Ce « son » fut doué de la parole que l’on pouvait entendre.[19]

L’influence grecque

Thales, l’un des « sept sages », philosophait déjà à son époque sur le Théo.[20] La pensée helléniste imaginait une force immatérielle, la cause première, à l’origine de la création. Pour la décrire, Platon préconise de l’aborder sous l’angle de la négation, pour éviter toute comparaison avec le monde sensible. Simple, immuable, et indivisible, l’Un n’aurait aucune caractéristique qui trahirait la multitude et la composition. Aristote, qui reprendra le flambeau, appuie l’idée que le premier intellect est dépourvu de toute entité réelle. « Immobile », « infini », et « un » sont les trois seuls attributs qu’il est possible de lui accorder.[21]

Le disciple reste dans l’optique du maitre en variant les termes ; immobile n’est rien d’autre qu’immuable, dans le sens où l’Un serait dépourvu de tout attribut volontaire, et donc de tout mouvement. Il prend toutefois ses distances avec son prédécesseur quand il établit la prééternité du monde, dont l’existence serait concomitante à celle du premier intellect, l’« infini». Et « un », enfin, renvoie au « simple » platonicien. Copleston, un philosophe contemporain, résume très bien l’idée. Il explique en un mot que Dieu, qui appartient au monde des idées, n’a aucune caractéristique matérielle, propre aux corps. Il n’a aucun agissement dans l’ordre du monde (il n’a aucune volonté ni ambition) et n’a pas pour vocation d’être aimé ni adorer.[22]

Cette conception métaphysique du divin est très tangible chez les mu’tazilites, les successeurs directs de Jahm.[23]

La « métaphysique » selon Jahm

Sur les pas de l’élite helléniste, Jahm confine la foi dans la connaissance du créateur.[24] Dans son long cheminement vers la béatitude, à ses yeux, le croyant aurait pour mission de prouver l’existence de Dieu par la raison. Pour ce faire, il introduisit dans les rangs des musulmans, l’arme favorite des futurs mutakallimûn, qu’ils doivent à Platon, la théorie de l’accident (le dalîl el a’râdh wa hudûth el ajsâm). L’idée est de prouver que le monde a un début, et par voie de conséquence, qu’il existe une force créatrice (indépendamment de savoir si elle est passive ou non) l’ayant précédé. Jahm ibn Safwân est le premier porte-parole dans l’absolu de cette tendance ; Abû el Hudhaïl el ‘Allâf est le premier mu’tazilite à l’avoir emprunté à Jahm[25] ; ibn Kullâb l’a introduit dans le kullâbisme sous l’influence des jahmites négateurs ; les ash’arites l’ont hérité directement d’ibn Kullâb.[26]

Toutes ces tendances partent d’un seul et unique principe selon lequel tous les corps sont contingents (hudûth el ajsâm), étant donné qu’ils sont obligatoirement soumis aux accidents. Ils en concluent que tout attribut et action sont tributaires d’un corps.[27] C’est la raison pour laquelle ils refusent l’idée selon laquelle Allah aurait un corps, car cela impliquerait fatalement, selon leurs dires, qu’Il serait contingent. Il perdrait ainsi Sa particularité fondamentale d’existence prééternelle, à partir de laquelle Il tire Son Nom d’Être nécessaire (wâjib el wujûd).

À partir de ce principe, ils renient en tout ou en partie (en fonction de leur degré de négation) les Attributs et les Actions d’Allah dans le but de L’exempter du caractère contingent qui est propre aux êtres possibles (mumkin el wujûd).

En un mot, ils font passer le ta’tîl (négation des Noms et Attributs divins) sous le slogan fallacieux d’exempter le Créateur de tout défaut.[28] C'est pourquoi ils le décrivent avec des Attributs négatifs, qui correspondent à ceux qu’on ne peut, aux yeux des mutakallimîns, attribuer au Très-Haut et qui ne siéent pas à Sa Majesté. Ce procédé s’inspire de la théologie négative, qui est une approche de la théologie qui consiste à insister plus sur ce que Dieu n’est pas que sur ce que Dieu est.

Jean Damascène, le dernier ou l’un des derniers Pères de l’Église, avait également cette approche.[29] Aux dires du spécialiste du Kalâm Harry A. Wolfson, il aurait servi de relais aux mutakallimîn qui l’ont, par la suite, reprise à leur compte.[30]

À suivre…





[1] El hamawiya d’ibn Taïmiya (p. 233-235).

[2] El farq baïna el firaq d’el Baghdâdî (p. 250).

[3] ‘Aqîda ashâb el hadîth de Sâbûnî (p. 45).

[4] El hamawiya d’ibn Taïmiya (p. 243).

[5] Harrân était la ville natale d’ibn Taïmiya. À l’âge de six ans, il prit la route de Damas au sein de sa famille pour échapper aux invasions mongoles. Il est intéressant de comparer cet événement avec l’annonce prophétique disant : « Il y aura émigration après émigration, et les hommes (dans une version les meilleurs hommes) vont se réfugier sur la terre d’émigration d’Ibrahim. » Rapporté par Ahmed (1/83, 198, 199). Ibrahim en effet a du fuir d’Iraq pour se réfugier sur les terres du Shâm. Les mauvais événements sont souvent précurseurs d’évènements heureux. Est-ce une bonne nouvelle à une époque où bon nombre d’Irakiens se sont installés en Syrie en vue d’échapper aux invasions… anglo-saxonnes ?

[6] Hélène la mère de l’Empereur Constantin était originaire de Harrân. Les savants et les moines chrétiens se sont rendu compte que les Romains et les Grecs n’allaient pas se détacher facilement du paganisme. C'est pourquoi ils leur ont concocté une religion à mi-chemin entre celle des prophètes et celle des païens. (Voir : e-rad ‘alâ el muntiqyîn (335).

[7] El hamawiya (p. 248, 250), et majmû’ el fatâwâ (5/20, 21).

[8] Voir : el hamawiya (p. 24), et majmû’ el fatâwâ (5/20).

[9] El bidâyâ wa e-nihâyâ d’ibn Kathîr (9/405).

[10] Majmû’ el fatâwâ (12/119).

[11] Majmû’ el fatâwâ (6/51, 10/67).

[12] Voir : el hamawiya (p. 26-27), majmû’ el fatâwâ (5/23-24), et e-rasâil el kubrâ (1/436-437).

[13] Voir : sharh el figh el akbar d’el Qârî (p. 172).

[14] Voir : Siar a’lâm e-nubalâ (10/199), wafiât el a’yân (1/277-278), el kâmil d’ibn el Athîr (5/294) et el bidâya wa e-nihâya d’ibn Kathîr (10/281), lisân el mîzân (2/29-31), et târikh Baghdâd (7/56-67).

[15] Voir : husn e-taqâdhî (20-21), en bas de notes.

[16] E-sunna d’Abd Allah ibn Ahmed (1/172).

[17] Majmû’ el fatâwâ (6/477).

[18] Majmû’ el fatâwâ (12/352).

[19] The philosophy of the kalam Wolfson (p. 276)

[20] El milal wa e-nihal de Shihristânî (2/370).

[21] Motion of Motion’s God de Bukly (p. 68).

[22] History of Philosophy (1/214).

[23] The philosophy of the kalam Wolfson (p. 223, 224, 226)

[24] Le point commun entre les philosophes péripatéticiens et les jahmites, c’est qu’ils résument le bonheur dans la connaissance ; Voir : ârâ el murjiya fî musannafât Sheïkh el Islâm qui est une thèse ès Doctorat du D. ‘Abd Allah ibn Mohammed e-Sanad.

[25] Majmû’ el fatâwâ (13/305) et minhâj e-sunna (8/5).

[26] Naqdh ta-sîs el jahmiya d’ibn Taïmiya (1/46, 54).

[27] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (1/305).

[28] El jawâb el fâsil bi tamyîz el haqq mi el bâtil d’ibn Taïmiya qui fut imprimé dans la revue majallat el buhûth el islâmiya (n° 29 p. 309-310).

[29] The Orthodox Faith (1/3).

[30] The philosophy of the kalam Wolfson (p. 408)
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