Ibn Taïmiya, un sophiste ?
(Partie 4)
kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd
Le livre en question fut récemment l'objet d'une recension du D. Hamad el ‘Aslânî et fut préfacé par le D. ‘Abd e-Lâtîf Âl e-Sheïkh (l’auteur de la thèse Nawâqidh el îmân el qawliya wa el ‘amaliya et ayant eu parmi les membres du jury, Sheïkh Luhaïdân, et Sheïkh ‘Abd e-Rahmân el Barrâk). Publié en 2010, le D. Hamad explique en introduction qu’il s’inscrit en contre courant avec deux tendances extrêmes ; l’une tendant sans s’en rendre compte vers le kharijisme et l’autre vers le murjisme. La première, encline au takfîr à outrance, ne tient pas compte du facteur de l’ignorance, et l’autre, mu par un scrupule outrancier, interdit le takfîr d’un cas particulier dans l’absolu.[1] Il n’oublie pas en fin d’introduction de remercier notamment le D. ‘Abd e-Rahmân Mahmûd qu’il considère comme son Sheïkh.[2]
Or, deux passages de l’Imâm lui ont posé problème ; le premier où il ramène un extrait d’ibn Taïmiya dans lequel il kaffar ceux qui immolent pour des créatures.[3] Voici ce qu’on peut lire en bas de note : « Voici l’un des passages de l’auteur [en parlant de Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb] qui m’a posé un problème de compréhension. Sheïkh el Islâm [ibn Taïmiya] établit qu’un groupe d’hypocrites qui immolent pour des créatures sont des mécréants, sans les nommer précisément ni spécifiquement. Il parle de tout le monde et de n’importe qui. Comment lui imputer alors qu’il parle de cas particuliers ? Je pense, wa Allah a’lam, qu’en fait, Sheïkh el Islâm théorise le statut absolu (hukm el mutlaq) de l’immolation pour une créature. Quant au statut d’un cas particulier (hukm el mu’ayyin), il est soumis à des conditions et restrictions, comme il l’établit dans ses nombreux ouvrages. »[4]
Dans l’autre passage, l’Imâm cite un autre extrait d’ibn Taïmiya dans lequel il kaffar ceux qui invoquent des créatures en dehors d’Allah.[5] Et, nous pouvons lire la réaction en bas de note : « Voici l’autre des passages de l’auteur [en parlant de Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb] – qu’Allah lui fasse miséricorde – qui m’a posé un problème de compréhension. Sheïkh el Islâm [ibn Taïmiya] évoque le takfîr de ceux qui invoquent des créatures en dehors d’Allah, comme le Prophète ou un wali, mais sans les désigner en particulier, en sachant qu’ils sont très nombreux dans ce cas. Surtout à notre époque où les quburites font légion partout dans le monde, wa Allah el musta’ân ! Comment lui imputer alors qu’il parle de cas particuliers ? Je pense, wa Allah a’lam, qu’il s’agit du hukm el mutlaq de l’invocation des créatures. »[6]
Plus loin, il explique que de grandes références néo-ash’arites, à l’image d’ibn Hajar el Haïtamî, ont été fortement influencées par le soufisme qui prône l’invocation des créatures. El Haïtamî lui-même autorisait d’invoquer le Prophète, mais aussi l’istighâtha bi e-nabî, et l’isti’âna bi e-nabî. (Voir sur le sujet la thèse : ârâ ibn Hajar el Haïtamî el i’tiqâdiya de Mohammed Shâi’).[7]
Dans la préface, le D. ‘Abd e-Lâtîf Âl e-Sheïkh résout ces deux problèmes en soulignant que l’auteur consacra son livre en réfutation à son frère Sulaïmân ibn ‘Abd el Wahhâb qui contestait d’emblée le takfir de ces deux catégories d’individus (ceux qui immolent pour des créatures, et ceux qui invoquent des créatures en dehors d’Allah) soit le hukm el mutlaq, comme le mentionne son livre fasl el khitâb fî e-radd ‘alâ Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb. Par ailleurs, ajoute-t-il, le takfîr dans l’absolu s’applique à des cas particuliers après l’iqâma el hujja (la transmission de la preuve céleste).[8]
L’Imam lui-même reconnait le principe d’iqâma el hujja
Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb et son petit-fils ‘Abd e-Latîf reprennent les paroles suivantes d’ibn Taïmiya : « Quant à moi, – ceux qui s’assoient avec moi le savent très bien –, je compte parmi les gens qui défendent avec le plus d’acharnement de condamner une personne en particulier soit de kâfir, soit de fâsîq soit de ‘âsî (…) j’expliquais que les paroles des anciens et des grandes références qui parlent du takfir el mutlaq en disant : celui qui fait telle et telle chose est un kafir ; j’expliquais qu’elles étaient justes, mais qu’il incombait également de faire la différence entre le mutlaq (le cas général) et le mu’aïyin (le cas particulier). »[9]
Puis, le premier homme de la da’wa najdite fait le commentaire suivant : « Voici sa tendance sur la question dans tous les passages que nous avons trouvé de ses ouvrages. Il ne parle pas du takfîr mu’aïyin sans le faire suivre d’une explication qui vient dissiper toute confusion. Autrement dit, il s’abstient de kaffar un cas particulier avant que la hujja ne lui soit parvenue. Après cela, il donne le statut correspondant (takfîr, tafsîq, ma’siya) au cas en question… »[10]
En parlant de Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya, ibn ‘Abd el Wahhâb confie : « La croyance à laquelle nous adhérons et la religion que nous professons et pour laquelle nous espérons la récompense d’Allah, c’est que, s’il se trompe ou si quelqu’un d’un meilleur rang que lui se trompe dans cette question ; autrement dit, dans la question disant que si le musulman commet l’association (ashraka) après iqâma el hujja (…) ou tout autre acte de mécréance manifeste et incontestable (el kufr e-sarîh e-zhâhir) qu’Allah a clarifié, ainsi que Son Messager et les savants de la communauté ; je donne foi aux enseignements d’Allah et de Son Messager qu’il devient kâfir, indépendamment de savoir qui peut se tromper sur la question. Que dire alors, wa el hamd li Allah, si l’on sait que nous ne connaissons aucun savant aller à l’encontre de cette question. »[11]
L’Imam se contredit-il ?
Sheïkh ‘Abd el Karîm el Khudhaïr, actuellement membre de l’Ordre des grands savants d’Arabie Saoudite, explique notamment, à l’instar de Sheïkh el ‘Uthaïmîn,[12] que la divergence entre savants traditionalistes sur la question du ‘udhr bi el jahl, se situe au niveau de la transmission et de la compréhension de la hujja. Si, pour certains, celle-ci n’est pas indispensable, d’autres voient en l’ignorance une restriction possible qu’il incombe d’évacuer avant de se prononcer sur un cas particulier. Le Sheïkh rejoint cette dernière position, et compare l’ignorant au non-arabophone à qui il incombe de traduire la hujja, afin de la lui faire accepter. Il reconnait que de nombreux musulmans pénètrent mal le sens de l’attestation de foi à laquelle ils adhèrent pourtant. C’est ce qui les fait sombrer dans des annulations de l’Islam sans s’en rendre compte.
Il préconise de les sensibiliser sur les pratiques païennes répandues à notre époque, et de leur faire comprendre qu’elles excluent de la religion. Néanmoins, cela ne permet pas de condamner un tel et un tel à la mécréance, en tout cas, pas avant de leur avoir fait réaliser la gravité de leur action, par le biais d’un discours adapté à la situation. Il incombe donc de distinguer entre l’acte de shirk qui exclue de la religion, et le statut d’un fautif éventuel, qui est soumis à une enquête préalable.
C’est ce qui explique, nous dit-il, la confusion qui règne sur les écrits du Sheïkh Mohammed ibn ‘Abd el Wahhâb, qui, à priori, semblent se contredirent. Il lui arrive, en effet, d’accorder l’excuse de l’ignorance à certains, là où ailleurs, il est intransigeant sur leur cas. En réalité, il est possible d’accorder entre ses positions, car elles varient en fonction du contexte et des cas rencontrés.
Notons enfin que ce discours concerne les individus affiliés à l’Islam, mais il sera différent avec des non-musulmans, comme les Juifs et les chrétiens, qui sont voués à l’Enfer éternel, sans la moindre contestation possible.[13]
Recommandations
Quoi qu’il en soit, en conclusion, le D. Hamad el ‘Aslânî propose un certain nombre de recommandations, dont :
- Dans l’optique d’ibn Taïmiya, en dehors des Prophètes, personne parmi les savants n’échappe à la contradiction, l’erreur, et l’oubli[14] ; lui-même relève certaines imprécisions de l’Imâm. C'est pourquoi il recommande de s’accrocher aux preuves textuelles et au consensus des anciens.
- Il recommande également de restaurer les ouvrages des savants de aimmat e-da’wa dans un esprit objectif et rigoureux.
- Le Coran et la sunna sont la référence absolue dans le domaine du takfîr, et son application revient aux savants de confiance, non à l’étudiant de bas niveau ni au musulman lambda.
- Il incombe de distinguer entre le takfîr el mutlaq et le takfîr el mu’ayyin.
- Le takfîr el mu’ayyin est soumis à des critères qu’il incombe de respecter avant de se prononcer.
- Le takfîr el mu’ayyin entraine des sanctions très lourdes ; l’apostat est privé de certains droits (mariage, héritage), et on n’a pas le droit de manger sa viande, contrairement au mécréant d’origine, etc.[15] en outre, il est passible de la peine de mort, d’où les précautions extrêmes que les savants prennent avant de condamner quelqu’un à l’apostasie.[16]
À suivre…
[1] Voir la recension de kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd du D. Hamad el ‘Aslânî (p. 14-15) ; il réfute sans le citer nommément le commentaire de l’ouvrage en question, et ayant pour titre : fath el ‘Alî el Hamîd fî sharh kitab mufîd el mustafîd de Midhat el Farrâj.
[2] Voir la recension de kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd du D. Hamad el ‘Aslânî (p. 21).
[3] Iqtidâ e-sirât el mustaqîm (2/565-566).
[4] Voir la recension de kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd du D. Hamad el ‘Aslânî (p. 120).
[5] Majmû’ el fatâwâ (3/383-400).
[6] Voir la recension de kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd du D. Hamad el ‘Aslânî (p. 139).
[7] Voir la recension de kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd du D. Hamad el ‘Aslânî (p. 169-170).
[8] Voir la recension de kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd du D. Hamad el ‘Aslânî (p. 11) ; Sheïkh ‘Abd el Karîm el Khudhaïr, comme nous allons le voir, rejoint ce discours. Sheïkh ‘Abd e-Rahmân ibn Hasan a une autre explication sur la chose. à ses yeux, à ses débuts, l’Imâm n’annonçaient pas ouvertement le takfîr, en vue d’attirer ses contemporains de la Péninsule à l’Islam ; non qu’il pensait qu’ils étaient musulmans, mais l’intérêt supérieur de sa prédication réclamait d’être diplomates. Voir : e-durar e-saniya (2/121).
[9] Dans majmû’ el fatâwa (3/229).
[10] Voir : kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd inclus dans majmû’ muallafât e-Sheïkh (6/203-204).
[11] muallafât wa rasâilihi e-sheikh Mohammed (1/290-291).
[12] Voir : Fatâwâ arkân el islâm
[13] http://www.khudheir.com/text/4072
[14] Majmû’ el fatâwâ (29/42).
[15] Majmû‛ el Fatâwâ (28/534-535).
[16] Voir la recension de kitâb mufîd el mustafîd fî kufr târik e-tawhîd du D. Hamad el ‘Aslânî (p. 213-215).
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