L’Imam Mâlik et l’istiwâ
(Partie 5)
« bâin ‘an khalqihi » et « bithâtihi »
Ibn Taïmiya n’a rien inventé : « bâin‘an khalqihi » et « bithâtihi » sont des expressions connues ; les anciens en ont éclairé le sens, et ils les ont rapportées à travers des annales. Lorsque Jahm et ses adeptes innovèrent l’idée qu’Allah était partout, il a fallu par nécessité que ses grandes références emploient le terme « bâin ». Il est à noter que ses expressions sont uniquement employées dans le domaine des explications (bâb el akhbâr : c.-à-d. : en vue de donner des explications), non dans le domaine des Noms et des Attributs divins (bâb el Asmâ wa e-Sifât : dans le sens où il est interdit de nommer ou de qualifier Allah avec l’une d’entre elles).[1]
En outre, ces deux expressions ont plusieurs fonctions. Elles ont un rôle d’éclaircissement, et s’adressent à des tendances différentes. Quand « bâin » s’adresse aux jahmites panthéistes, elle signifie qu’Allah est séparé de Sa création et qu’Il n’est pas confondu ou mélangé à celle-ci[2] ; « bithâtihi » s’adresse aux ash’arites et autres, qui prétendent qu’Allah descend au ciel dans le sens où il crée une action qui est la descente, etc.[3]
Pour ceux qui n’en seraient pas convaincus, voici d’autres textes venant appuyer ce constat. Dans el ibâna dont il est l’auteur, el Hafîzh Abû Nasr e-Sijzî affirme : « Nos imams comme e-Thawrî, Mâlik, ibn ‘Uyaïna, Hammâd ibn Salama, Hammâd ibn Zaïd, ibn el Mubârak, Fudhaïl ibn ‘Iyâdh, Ahmed, et Ishâq sont unanimes à dire qu’Allah est lui-même au-dessus de Son Trône et que Son Savoir est partout. »[4]
Ce même constat est fait par Sheïkh el Islâm el Ansârî, Abû el ‘Abbâs e-Tarqî, Sheïkh ‘Abd el Qâdir el Jîlî et un nombre de grandes références musulmanes que personne ne dehors d’Allah ne peut recenser.[5]
ElHafîzh Abû Na’îm el Asbahânî, l’auteur de huliya el awliyâ et bien d’autres fameux ouvrages, a dit dans el ‘itiqâd qu’il a composé : « Notre voie est celles des anciens (salafs) qui suivent le Coran, la sunna, et le consensus de la communauté … » Après avoir évoqué un certain nombre de choses, il enchaîna ensuite : « Tous les hadîthqui sont rapportés du Prophète (r) de façon certifiée au sujet du Trône sur lequel Allah est établi, ils y adhèrent sans faire aucune description (mot-à-mot : sans dire comment ndt.), ni aucune assimilation (ressemblance ndt.). Allah est séparé de Sa création et Sa création est séparée de Lui ; il n’y a entre eux ni union ni mélange (ou fusion). Allah est donc établi sur Son Trône au ciel non sur la terre. »[6] Il a évoqué ensuite tous les points qui composent la croyance des anciens et qui font leur unanimité.
Yahyâ ibn ‘Ammar précise également dans sa fameuse lettre : « Nous ne disons pas comme les jahmitesqu’Allah est intégré dans les endroits, qu’Il est mélangé à toute chose et que nous ne savons pas où Il est. Nous disons plutôt qu’Il est Lui-même sur le Trône et que Sa Savoir englobe toute chose ; Sa Vue, Son Écoute, et Sa Puissance cernent toute chose ; tel est le sens du Verset : [où que vous soyez].[7] »[8]
Sheïkh Ma’mar ibn Ahmed déclare : « J’ai voulu à l’époque où nous vivons, donner à mes amis certaines recommandations sur la sunnaet réunir les paroles qui font l’unanimité des traditionalistes, des savants, des soufisparmi les premières et les dernières générations… » Il énonça ensuite certains éléments de sa recommandation, dont : « Allah est établi sur Son Trône sans que nous fassions de description, d’assimilation ni d’interprétation. L’istiwâ nous est connu, mais le comment nous est inconnu. Allah est donc établi sur Son Trône, Il est séparé de Sa création et Sa création est séparée de Lui ; il n’y a entre eux aucune union ni mélange ni juxtaposition. Allah (U) est Entendant, Voyant, Savant, et Compétent. Il parle, agrée, se met en colère, rit, est content ; Il se dévoilera souriant à Ses serviteurs le Jour de la Résurrection. Il descend toutes les nuits au premier ciel de la façon dont Il veut sans que nous fassions de description ni d’interprétation. Quiconque renie cet Attribut (e-Nuzûl)ou qui l’interprète autrement est un innovateur égaré. »[9]
Dans son livre e-risâla fî e-sunna, l’imam Abû ‘Uthmân Ismâ’îl ibn ‘Abd e-Rahmân e-Sâbûnî a dit : « Les adeptes du hadîthcroient et témoignent qu’Allah est au-dessus des sept cieux sur Son Trône, comme le formule Son Livre… il n’y a aucun désaccord entre les savants de la communauté et les grandes références anciennes sur la question qu’Allah (U)est sur Son Trône et que Son Trône est au-dessus des cieux…
Il a dit : Notre imam, Abû ‘Abd Allah e-Shâfi’î s’est inspiré dans son livre où il développe que l’esclave croyante est désignée pour expier une faute commise et qu’il n’est pas valable de le faire avec une esclave non croyante. Selon l’annale sur la question, Mu’âwiya ibn el Hakam voulut affranchir une esclave noire en expiation à sa faute. Il demanda alors l’autorisation au Prophète (r) de le faire. Dès lors, le Prophète mit la fille à l’épreuve pour savoir si elle était croyante. Il l’interrogea ainsi : « Où est Ton Seigneur ? » Elle fit alors un signe en direction du ciel en guise de réponse. S’adressant ensuite à Mu’âwiya, le Prophète s’exclama : « Affranchis-la, car elle est croyante. »[10] Il jugea qu’elle avait la foi une fois qu’elle eut reconnu que Son Seigneur était au ciel. Elle identifia Son Seigneur en faisant savoir qu’Il était en haut. »[11]
Dans son commentaire du Muwatta, Abû ‘Omar ibn ‘Abd el Barr affirme en explication au hadîth du nuzûl (disant qu’Allah descend chaque nuit au premier ciel ndt.) : « Il n’y a aucun désaccord entre les spécialistes sur l’authenticité de ce hadîth. Il démontre qu’Allah est en haut, sur Son Trône au-dessus des sept cieux, comme l’affirment les traditionalistes. C’est un argument qui va à l’encontre des mu’tazilites… il a dit : Il est tellement connu tant auprès du commun des gens que de l’élite, qu’il suffit de l’énoncer pour l’expliquer. Sa compréhension est tellement élémentaire que personne n’interroge les traditionalistes à son sujet et qu’aucun musulman ne le leur a jamais contesté. »[12] Ce même Abû ‘Omar souligne dans un autre passage : « À l’unanimité des savants des Compagnons, des tabi’ins qui ont hérité leur exégèse, selon l’explication du Verset : [lorsque trois confidents s’entretiennent en privée, Il en est le quatrième][13]Allah est sur Son Trône et Son Savoir est partout. Aucune personne de référence ne les a jamais contredits. »[14]
Bref, la liste est encore longue. Sheïkh el islam ibn Taïmiya souligne à ce sujet : « Ce domaine est vaste, seul Allah en cerne les contours. Il y une multitude de savants, que seul Allah peut dénombrer, qui recensent le consensus des anciens, ou le consensus des traditionalistes, ou encore celui des Compagnons et des tâbi’îns (leurs successeurs) disant qu’Allah est au-dessus de Son Trône bâin ‘an khalqihi. Ceux que nous avons cités ont une telle notoriété dans l’Islam qu’il serait trop long à exposer ici… Les savants anciens (ou traditionalistes) adhèrent encore au mubâyana (à la séparation entre Allah et la création ndt.) et réfutent les paroles des jahmites qui le contestent. »[15]
Ce credo fut hérité des salafs (des anciens) par les khalafs (les nouvelles générations) ; Ils ne nous ont transmis aucun autre héritage. Cet héritage incarne la vérité éclatante qui est conforme aux Versets coraniques et à la tradition prophétique.[16]
Conclusion :
Laissons à ibn Kathîr le soin de la faire, lui, l’auteur des paroles : « Quant au Verset : [Puis, Il s’est établi sur Son Trône],[17] il existe de nombreuses opinions sur le sujet que nous n’allons pas étaler ici. Cependant, il est important de savoir qu’il faut suivre ici la tendance des pieux prédécesseurs comme Mâlik, el Awzâ’î, e-Thawrî, e-Laïth ibn Sa’d, e-Shâfi’î, Ahmed ibn Hanbal, ishâq ibn Râhawaïh, et tant d’autres parmi les grandes références musulmanes de l’ancienne et de la nouvelle époque. Elle consiste à lire les textes comme ils sont venus sans faire de description, d’assimilation, ni de négation.
Or, ce qui vient à l’esprit des anthropomorphistes ne peut être attribué à Allah, car aucune de Ses créations ne Lui ressemble : [Rien ne Lui ressemble, et Il est l’Entendant et le Voyant].[18] La réalité est plutôt comme l’établissent les grands imams comme Nu’aïm ibn Hammad el Khuzâ’î, le Sheïkhd’el Bukhârî : « quiconque faire ressembler Allah à Sa création devient mécréant, et quiconque renie ce qu’Allah s’est attribué devient mécréant. Or, rien dans ce qu’Allah s’est attribué ou que Son Messager lui a attribué ne prête au tashbî (connu sous le nom d’anthropomorphisme ndt.) » Ainsi, attribuer à Allah la même chose que les Versets clairs, et les annales authentiques, de la façon qui convient à Sa Majesté ; et en parallèle, de Lui refuser tout défaut, c’est suivre la bonne voie. »[19]
[1]Voir : Dhaïl el marrâkushiya de Daghsh ibn Shabîb el ‘Ajmî.
[2]Voir : bayân talbîs el jahmiya (2/523-531) et majmû’ el fatâwa (5/268-320) ; tous deux d’ibn Taïmiya.
[3]Voir : Sharh hadîth e-Nuzûl d’ibn Taïmiya (p. 223).
[4]Ibn Taïmiya a évoqué cette annale dans dar e-ta’ârudh (6/250), bayân talbîs el jahmiya (2/38, 416, 417) et e-Dhahabî dans el ‘ulû (2/1315) ; ce fameux ibâna est considéré disparu à l’heure actuelle.
[5]Voir : el qâ’ida el marrâkushiya d’ibn Taïmiya.
[6]Ibn Taïmiya évoque ce passage dans : dar e-ta’ârudh (6/252), bayân talbîs el jahmiya (2/40) ; tout comme e-Dhahabî dans el ‘ulû (2/1305) et ibn el Qaïyam dans e-sawâ’iq el mursala (4/1280, 1286).
[7]Le fer ; 4
[8]Ibn Taïmiya a évoqué cette annale dans bayân talbîs el jahmiya (2/529) et e-Dhahabî dans el ‘ulû (2/1312).
[9]Rapporté par el Asbahânî dans el Hujja (1/231) ; voir : dar e-ta’ârudh (6/256), bayân talbîs el jahmiya (2/529), el ‘ulû (2/1308) et e-sawâ’iq el mursala (4/1289).
[10]Rapporté par Muslim (1/382), Abû Dâwûd (1/572), e-Nasâî (3/14-18), et l’imam Mâlik dans el Muwatta (p. 552-553).
[11]‘Aqîda Ashâb el hadîth (p. 175-176). Nous voyons avec cette dernière parole de l’imam e-Shafi’î que les imams des quatre écoles et leurs premiers adeptes reconnaissent tous autant qu’ils sont, l’istiwâ conformément à la croyance salafî, contrairement à ce que veut nous faire croire le site : « la croyance sunnite : le Tahwid ».
[12]E-Tamhîd (7/128, 129, 134).
[13]La polémique ; 7
[14]E-Tamhîd (7/138-139).
[15]bayân talbîs el jahmiya (2/531).
[16]Dans un autre passage de cette fatwa, ibn Taïmiya donne l’explication suivante : « Les savants traditionalistes ont recensé les paroles des anciens sur l’ithbât (qui consiste à reconnaître les Noms et les Attributs divins ndt.), dont Seul Allah connaît le nombre. Personne n’est en mesure de rapporter la moindre parole faisant allusion au nafî (négation des Noms et des Attributs divins ndt.), si ce n’est des annales forgées de toutes pièces ou bien des annales, qui certes sont authentiques, mais dont le sens est ambigu ; en sachant que ceux qui les interprètent à leur façon sont bien loin de comprendre les paroles des anciens. »
[17]El a’râf ; 54
[18]La concertation ; 11
[19]Tafsîr ibn Kathîr (2/221).
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