L’intention dans les questions du takfîr
(Partie 2)
Ne pas confondre entre les motivations de la mécréance et les membres avec lesquels elle se matérialise
En fonction des motivations de son auteur et de ses facteurs, le kufr se subdivise en six grandes catégories :
Premièrement : el inkâr : (renier : quand on parle de sa provenance, autrement dit le cœur),
e-takdhîb (démentir : quand on parle de l’organe par lequel il se matérialise),
et du kufr el jahl (ignorance : quand on parle de sa motivation). Il est à noter que cette catégorie est peu courante en raison de la venue des prophètes par lesquels la preuve d’Allah est établie contre les hommes.
[1] Deuxièmement : el juhûd : qui consiste à reconnaitre Allah avec le cœur, sans le traduire dans les paroles, comme c’est le cas pour Pharaon.
Le kufr juhûd : se divise en deux catégories :
- en kufr mutlaq qui concerne le tahwîd e-rububiya, les lois d’Allah ou la mission des messagers,
- et en kufr muqaïyid qui consiste à renier une obligation, un interdit, ou n’importe quel enseignement de la religion.
Troisièmement : el ‘inâd : qui consiste à reconnaitre Allah avec son cœur et dans les paroles, mais sans pour autant se soumettre à sa religion comme Abû Tâlib. Dans ce sens, nous avons le fameux kufr el îbâ (par refus) et el istikbâr (par orgueil) d’ibn Qaïyim qui concerne notamment Shaïtan et la plupart des Juifs.
Quatrièmement : e-nifâq : qui consiste à reconnaitre la religion avec la langue sans y adhérer avec le cœur. C’est le cas des hypocrites. Il est certes différent du kufr au niveau des apparences, mais en regard du devenir de son auteur dans l’au-delà, c’est une forme de kufr. Là aussi, il est question de nifâq akbar et nifâq asghar.
Cinquièmement : el i’râdh : qui consiste à se détourner du message et à ne pas vouloir l’entendre sans forcément le démentir ou le renier.
Sixièmement : e-shakk : qui consiste à ne pas totalement être convaincu du message prophétique.
En fonction des membres avec lequel il se matérialise, il se divise en trois catégories :
• El kufr el qalbî : qui concerne les éléments de la croyance qui touchent au kufr akbar (comme le reniement, le scepticisme, l’association dans les trois domaines du tawhîd : Rububiya, Ulûliya, el Asmâ wa e-Sifât).
• El kufr el qawlî : qui concerne les paroles et touche aussi bien le kufr akbar que le kufr asghar. Il faut savoir ici que les paroles traduisent la croyance. Celui qui apostasie avec la langue apostasie immanquablement avec le cœur, contrairement aux jahmites pour qui les paroles extériorisent la croyance, sans relever du kufr en elles-mêmes ; c’est le dalîl zhâhir. Ainsi, peu importe que celui qui prononce le kufr soit convaincu par ses paroles ou non, étant donné qu’il les a dites en toute âme et conscience (tatâbuq e-zhâhir bi el bâtin). Seul le mukra (qui les prononce sous la contrainte) est excusable.
• El kufr ‘amalî : qui concerne les actes et qui se subdivise en
- en mukhrij min el milla qui correspond aux actes s’opposant littéralement à la foi (blasphémer, se prosterner devant une idole, uriner sur le Coran),
- et ghaïri mukhrij min el milla comme le hukm bi ghaïri mâ inzala Allah et târik e-sâlat comme le souligne ibn el Qaïyim.[2]
Ainsi, il est plus précis de classer le
kufr de cette façon que de le classer en
‘amalî pour parler du
kufr asghar et
i’tiqâdî pour parler du
kufr akbar étant donné que certains actes du domaine du
kufr ‘amalî relèvent du
kufr akbar.
[3]
En outre, pour les membres avec lesquels il se matérialise, les légistes vont s’intéresser uniquement à deux d’entre eux : la parole et les actes. La raison, c’est que sur terre, nous nous fions aux apparences et que personne, en dehors d’Allah, n’est à même de sonder les cœurs. Ainsi, les motivations du
kufr, bien que définies par les spécialistes, ne sont pas de notre ressort. Il est extrêmement difficile, en effet, de prouver qu’un tel fut motivé par telle ou telle motivation, sauf s’il nous l’apprend de sa bouche ou de sa plume. En revanche, dans le chapitre de l’apostat, on s’arrête, beaucoup moins aléatoires et largement plus perceptibles, aux paroles et aux actes. Il incombe dans un domaine aussi grave de s’en tenir à des faits matériels. Ex. : quand on se moque de la religion, peu importe de savoir quelle en fut la motivation, car cachée. L’essentiel, c’est que nous avons à faire à une annulation de l’Islam, en sachant qu’il existe une interaction entre le cœur et les actes ; les actes ne sont que l’expression de la pensée, et ils sont la seule chose que nous retenons pour nous faire un jugement.
[4]
Remarques
Certains savants ramènent la mécréance au takdhîb (ibn Jarîr Tabarî), ou à la volonté (Abû el Hasan el Ash’arî). Parfois, ils disent qu’elle est l’implication du kufr i’tiqâdî (Hâfizh el Hakamî).
Or, il incombe de distinguer, comme nous l’avons vu, entre avancer les motivations ayant poussées à la mécréance, et dire que l’acte en lui-même ne relève pas de la mécréance, mais qu’il en est la preuve ou l’indice, comme l’établissent les
murjites.
[5] Ainsi, comme le souligne
Sheïkh el Fawzân, chaque acte est forcément accompagné d’une attention. C’est la raison pour laquelle, le sommeil, l’oubli, la contrainte et l’impuberté, ne sont pas pris en considération dans ce domaine.
[6]
Par rapport à cela, la mauvaise éducation n’est pas une restriction au
takfîr dans les cas de blasphème (insulter Dieu), sinon, cela reviendrait à donner des excuses aux enfants Juifs et chrétiens, pour reprendre les termes de
Sheïkh el Barrâk. Sauf, si on entend par là, qu’on le prononce machinalement et sans intention. Dans ce cas, préconise le
Sheïkh, il incombe de lutter contre cette mauvaise habitude, et de blâmer son auteur.
[7]
Il rejoint exactement les paroles de
Sheïkh el Fawzân précédemment citées et disant concernant le fait de ne pas prendre en considération les intentions de quelqu’un qui blasphème : «
Ce dernier point n’est pas à prendre dans l’absolu comme nous l’avons vu précédemment. L’accusé ayant l’intention de prononcer un blasphème explicite devient mécréant, sauf s’il le prononce machinalement et sans intention. »
[8]
Mais, restons, avec
Sheïkh el Barrâk, l’auteur de la
fatwa suivante : «
Insulter la religion musulmane en disant, par exemple, qu’elle est entièrement négative ou qu’il n’y a rien de positif relève de la mécréance. Néanmoins, certaines gens maudissent la religion de son vis-à-vis musulman. Il ne vise pas l’Islam dans l’absolu, mais sa tendance, sa vision, sa façon de se comporter. Il ne fait que dénigrer la personne en face de lui. C’est mal, bien sûr, mais nous ne pouvons l’accuser de blasphème, car nous avons à faire à un musulman. Si vous voulez l’irriter, vous n’avez qu’à lui demander s’il est musulman. Nous devons donc distinguer entre les deux cas de figure. »
[9]
C’est peut-être à la lumière de ces explications que nous devons comprendre la fatwa suivante de Son Éminence : Sheïkh Dr. Ahmed ibn ‘Alî el Mubârakî Membre de l’Ordre des Grands Savants d’Arabie saoudite et du Comité permanent de la Fatwa :
Question : j’ai ordonné à l’un de mes frères qui a 18 ans de faire la prière et d’obéir aux parents, en m’appuyant sur certaines paroles du Prophète (r). Cependant, il m’a fait front en proférant de très mauvaises paroles que je ne peux évoquer ici. Il m’a dit « va-t-en !» d’une façon familière, en vous prenant également à partie. Il va jusqu’à dire des paroles très mauvaises sur le Messager (r) – qu’Allah nous préserve ! L’événement s’est passé il y a une semaine. Quels conseils pourriez-vous nous donner sur cette affaire, qu’Allah vous garde ?
En réponse : c’est très grave auprès d’Allah (I) d’insulter un musulman qui qu’il soit, mais c’est encore plus grave quand il s’agit de Mohammed ibn ‘Abd Allah. Il n’a pas honte de faire cela ? Qu’est-ce qu’il lui a fait ? Apparemment, il y a un problème au niveau de l’éducation. Il est possible également que ce jeune garçon reçoive la mauvaise influence de vautours qui lui inculquent une mauvaise croyance et qui l’abusent. Quoi qu’il en soit, il incombe d’avoir une discussion avec ce jeune. Il faut lui proposer calmement de revenir sur ces paroles et de s’en repentir. S’il écoute, alors c’est tant mieux – qu’Allah soit loué ! Sinon, il faut soulever son affaire à un juge qui sera comment agir, que ces insultes visent le Prophète ou n’importe qui d’autre. Malheureusement, quand il s’agit de nous-mêmes, nous réagissons tout de suite, mais quand il s’agit du meilleur des hommes, personne ne bronche !
Comme si cela ne suffisait pas que les non-musulmans le prennent à partie ! N’ont-ils pas honte ! Qu’est-ce que Mohammed leur a fait, lui qui est une miséricorde pour l’Humanité entière et un sauveur ? Vous n’avez qu’à lire sa biographie du début à la fin et vous y trouverez des splendeurs et des sagesses suprêmes inégalées. Vous y découvrirez des hautes vertus auxquelles aucun homme ne peut aspirer, car cet homme est immunisé de l’erreur (ma’sûm). Il faut donc se remettre en question, mais je répète, nous avons une part de responsabilité dans ce genre d’agissement, car nous n’avons pas fait notre travail d’éducation et d’orientation comme il convient. J’implore Allah de guider ce genre de personnes de Sa Grâce !
Si cela est clair, nous pouvons passer au point suivant :
À suivre…
[1] Ibn el Qaïyim dit à ce sujet : «
Deux individus méritent le châtiment : le premier consiste à se détourner de la preuve d’Allah par négligence et à ne pas la vouloir ni la mettre en pratique ni mettre en pratique ce qu’elle implique. Le deuxième consiste à s’en détourner par orgueil après l’avoir reçue et à délaisser ses implications.
Le premier c’est du kufr i’râdh,
Et le deuxième, c’est du kufr ‘inâd.
Quant au kufr el jahl
sans que la preuve d’Allah ne soit venue et sans avoir la possibilité d’y avoir accès, c’est ce genre de kufr
au sujet duquel Allah n’applique pas le châtiment, pas avant que la preuve prophétique ne soit appliquée. » [Voir :
tarîq el hijrataïn (p. 414)]
[2] E-salât wa hukm târikihâ (p. 37).
[3] Voir :
e-Takfîr wa Dhawâbituhu de
Sheïkh Ibrahim e-Ru
haïlî.
[4] Qawâ’id fî bayân haqîqa el îmân (529-594) de ‘Âdil ibn Mo
hammed ibn ‘Alî e-Shaïkhânî qui à l’origine est une thèse
ès Magistère.
[5] E-tawassut wa el iqtisâd fî an el kufr yakûn bi el qawl aw el ‘amal aw el i’tiqâd de ‘Alawî e-Saqqâf (p. 18).
[6] El muntaqa (2/9-10).
[7] Voir :
jawâb el îmân wa nawâqidhuhu de
Sheïkh ‘Abd e-Ra
hmân el Barrâk.
[8] Dhawâbit takfîr el mu’ayin en annotation (p. 95) de Râshid e-Râshid.
[9] Voir :
jawâb el îmân wa nawâqidhuhu de
Sheïkh ‘Abd e-Ra
hmân el Barrâk.