Les variations de la foi
(Partie 2)
Les variations de la foi
Mâlik ibn Dinâr nous fait une jolie métaphore de la foi. Il la compare notamment à une plante, qui en la cultivant peut devenir aussi grande qu’une montagne ; mais, en la négligeant, elle peut s’affaiblir ou complètement sécher. Pour Khaïthama ibn ‘Abd e-Ra
hmân, la foi grossit la saison des pluies et s’amaigrit en période de sécheresse. Un ancien disait que la foi monte jusqu’à devenir aussi grande qu’une montagne et qu’elle peut descendre jusqu’à devenir poussière (ou s’évanouir en fumée).
[1]
El Awzâ’îa dit : «
La foi est composée de la parole et des actes, elle monte et elle descend. Quiconque prétend qu’elle monte sans descendre est un mubtadi’
, alors méfiez-vous de lui. »
[2] Un jour, on lui demanda : «
Est-ce que la foi monte ?
-
Oui,répondit-il,
elle monte jusqu’à devenir aussi grande qu’une montagne.
-
Est-ce qu’elle descend ?
-
Oui, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien (
hattâ lâ yabqâ minhu shaï). »
[3]
Ibn ‘Uyaïna a dit : «
La foi est composée de la parole et des actes, elle monte et elle descend.
-
Abû Mohammed, s’exclama son frère Ibrahim,
ne dis pas qu’elle monte et qu’elle descend.
-
Tais-toi gamin, fustigea-t-il dans un élan de colère
, elle descend jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. »
[4]
Dans une autre annale, il explique ce qu’il entend par
hattâ lâ yabqâ minhu shaï. En réponse à une question en effet, il affirma : « «
La foi est composée de la parole et des actes, elle monte et elle descend. Elle monte aussi haut qu’Allah le veut, et elle descend jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien ; je veux dire comme cela, en faisant un geste de la main. »
[5]
Is
hâq ibn Rahawaïh : «
El îmân yazîd wa yanqus hattâ lâ yabqâ minhu shaï. »
[6]
L’Imâm A
hmed : «
La foi monte jusqu’en haut des sept cieux, et elle descend tout en bas au plus profond des sept terres. »
[7] Ailleurs, il dit que pour les
murjites, la foi ne peut descendre.
[8]
Abû Zar’a e-Râzî : « El îmân ‘indanâ yazîd wa yanqu
s hattâ lâ yabqâ minhu shaï.
Celui qui dit autre chose que cela est un mubtadi’ murji
!»
[9]
Ibn Abî
Hâtim témoigne : «
J’ai interrogé Abû Zur’a et mon père au sujet de la tendance des traditionalistes dans les bases fondamentales (
usûl)
de la religion, et celle des savants qu’ils ont connue à travers toutes les contrées (le hijâz
, l’Iraq
, le Shâm
, et le Yémen
) ; ils m’ont répondu notamment : la foi est composée des paroles et des actes, elle monte et elle descend… »
[10]
El Bukhârî est l’auteur des paroles : «
J’ai rencontré plus de mille personnes parmi les savants à travers les différentes contrées ; pas un d’entre eux ne conteste que la foi est composée de la parole et des actes, qu’elle monte et qu’elle descend… »
[11]
Dans
maqâlât el islâmiyîn, Abû el
Hasan el Ash’arî rejoint le crédo traditionaliste selon lequel la foi est composée de la parole et des actes, elle monte et elle descend.
[12]Il ramène ailleurs le consensus des anciens sur ce crédo, bien que son penchant pour le
kalâm le rattrape quand il prétend la même page que la foi ne descend pas au niveau du
tasdîq et du
jahl (ignorance), ce qui, à ses yeux, relève du
kufr.
[13] Ta
hawî semble épouser cette question dans sa fameuse profession de foi. Ce qui n’échappa pas à
Sheïkh el Albani dans sa recension à son livre. Il souligne, en effet, dans la lignée des grandes références traditionnalistes, que même à ce niveau, la foi varie d’un individu à un autre et chez un même individu.
[14]
Nous reviendrons sur ce point, mais retenons ici qu’il existe un consensus, comme le rapporte ibn Taïmiya à plusieurs endroits de ses ouvrages, selon lequel la foi se compose des paroles et des actes, et qu’elle monte et qu’elle descend.
[15] Il rapporte même des annales venant des Compagnons utilisant les termes « monter » et « descendre » pour décrire la foi.
[16]
La position de l’Imâm Mâlik et d‘Abd Allah ibn el Mubârak
Pourtant, Abd Allah ibn el Mubârak appréhendait des termes comme « monter » et « descendre ». Il préférait dire que la foi subit des variations (
el îmân yatafâdhal, yatafâwut),
[17] des termes sur lesquels il ne régnait aucune divergence.
[18] Son intention était noble, mais le fait est que, comme nous l’avons vu, les Compagnons eux-mêmes utilisaient ces expressions, sans qu’aucune contestation venant de l’un d’eux ne nous soit parvenue. Cela a valeur de consensus.
[19] Ibn el Mubârak s’aligna par la suite au vocabulaire des anciens, comme nous l’avons vu précédemment. Notons qu’il s’agissait d’une divergence sur la forme, non sur le fond, car il reconnaissait la variation de la foi qui implique de monter et de descendre.
[20]
Même chose pour l’
Imâm Mâlik qui, selon l’une de ses deux tendances comme le rapportent certaines annales, se contentait de dire que la foi monte sans n’aller plus loin.
[21] Il ne reniait pas qu’elle puisse descendre, nuance, mais il refusait simplement de se prononcer sur la chose. Il rejoignait ainsi certains légistes de la troisième génération (
atbâ’ e-tâbi’în). Ibn Taïmiya nous ramène deux causes probables pour expliquer sa position
[22] :
1- Les textes expriment explicitement que la foi monte, mais sans n’aller plus loin. Il s’en tenait ainsi strictement aux textes.
2- Certains pouvaient s’imaginer qu’en cautionnant la « descente » de la foi, cela impliquerait qu’elle disparaitrait entièrement.
L’Imâm Mâlik penchait vraisemblablement vers la première d’entre elles, mais, de toute façon, dans d’autres annales, il rejoint le crédo traditionaliste selon lequel la foi monte et descend. Cette position est la plus notoire que ses adeptes nous ont rapportée.
[23]
Ibn
Hanbal, pour sa part, avait deux versions sur les variations (
tafâdhul) de la
ma’rifa. La plus juste d’entre elles, qui fut adoptée par les partisans de son école, nous apprend qu’elle est sujette au
tafâdhul.
[24]
Ibn Taïmiya attire notre attention sur un point extraordinaire. Il nous dit en substance que renier que le
tafâdhul dans certains détails de la foi est certes caractéristique au principe
murjite selon lequel la foi est indivisible. Néanmoins, cette opinion est parfois reprise par des traditionalistes, à l’image d’ibn ‘Aqîl, qui n’ont aucun lien avec l’
irja.
[25] En outre, de grandes sommités
hanbalites, comme le
Qâdhî Abû Ya’lâ, influencé par les néo-
mutakallimîn, reprennent l’argument de l’
istihlâl pour les cas de blasphème, à la manière du
jahmisme primitif. Ce même Abû Ya’lâ a un autre discours dans lequel il rejoint les traditionalistes.
[26]
À suivre…
Par : Karim Zentici
http://mizab.over-blog.com/
[1]Voir :
el îmân d’ibn Taïmiya (p. 178).
[2]Voir :
e-sharî’a d’el Ajurrî (p. 117).
[3]Voir :
e-sunna d’e-Lalakâî (5/959).
[4]Voir :
el ibâna d’ibn Ba
tta (2/855).
[5]Idem.
[6]Voir :
e-sunna (p. 2/680) d’el Khallâl.
[7]Voir :
e-tabaqât d’ibn Ya’lâ (1/259).
[8]Voir :
e-sunna (p. 3/569) d’el Khallâl.
[9]Idem. (1/203).
[10]El hujja fî bayân el mahajja de Qawwâm e-sunna (2/424).
[11]Voir :
fath el Bârî (1/47).
[12]Majmû’ el fatâwâ (7/549-550).
[13]Risâlat ilâ ahl e-thaghr (p. 272) ; ce passage mérite de plus amples explications.
[14]Voir son
ta’lîq ‘alâ el ‘aqîda e-Tahawîya (p. 43).
[15]Majmû’ el fatâwâ (6/480, 7/672).
[16]Majmû’ el fatâwâ (7/223-227, 13/50).
[17]Rapporté par el Khallâl dans
e-sunna (n° 1018).
[18]Majmû’ el fatâwâ (7/506).
[19]Majmû’ el fatâwâ (7/223-224).
[20]Voir :
fath el Bârî d’ibn Rajab (1/8).
[21]Majmû’ el fatâwâ (7/223, 331).
[22]Majmû’ el fatâwâ (7/223).
[23]Majmû’ el fatâwâ (7/223, 331).
[24]Majmû’ el fatâwâ (7/408).
[25]Majmû’ el fatâwâ (7/408).
[26]Voir :
e-sâlim el maslûl (1/516).